Billets d’humeur

Home / Les Carnets / Billets d’humeur

_____________________________

Billet #7 – Recherche Lucie Grégoire

15 juin 2017,  Parc du Mont-Royal,  Montréal

 

Cache-cache avec les arbres…

Après une semaine de résidence de recherche et création dans la boîte noire de la MC Frontenac pour ce quatrième et dernier laboratoire Quadriptyque, Lucie Grégoire convie ses deux interprètes, Marie-Hélène Bellavance et Georges-Nicolas Tremblay sur les hauteurs du parc du Mont-Royal. La nature, c’est son élément, aussi. Elle la chorégraphe inspirée par les grands espaces vides des déserts chauds et froids, magicienne du solo, du duo et de l’intime, elle a beaucoup travaillé avec de grands groupes de finissants en danse, sur le Mont-Royal justement (cf Le retour du temps, 2007, 2008, 2010 ; Les incidances, 2014 ; ) mais s’est aussi inspiré de l’environnement si singulier du pavillon du Japon ou du jardin des vivaces du Jardin botanique, pour bâtir son univers si fluide, subtil, singulier, intériorisé. La danse de Lucie Grégoire est pareille à un élément végétal : hyper sensible à l’environnement naturel, en recherche permanente entre l’environnement autour et l’écho de l’état intérieur. Une recherche avec elle ne pouvait pas faire abstraction de ce rapport bien personnel au paysage intérieur et extérieur, l’un de l’autre en écho, l’un dans l’autre confondus.

À droite du lac des Castors, suivre l’allée, droit devant. Dépasser les jeux pour les enfants, sourire devant d’autres jeunes qui prennent le soleil et rient en criant très fort dans le cadre d’un camp de jour en plein air, continuer tout droit encore, jusqu’aux abords des feuillages ombragés. Là de grands arbres matures, aux lourdes et grandes branches projettent leur pamoison de feuilles très vertes. Peu de soleil parvient jusqu’ici, c’est la pénombre, l’humidité, la fraîcheur d’un quasi sous-bois. Il faut marcher pour s’y rendre, ça commence comme ça, et le mouvement sera perpétuel, tout au long du pas de deux qui se prépare là. Un homme passe avec son chien, regarde ces danseurs et cette chorégraphe qui eux restent concentrés, ne doivent pas se laisser distraire. Le maître mot de la danse en plein air, outre le mouvement, c’est la concentration. Mais une concentration particulière, attentive. Un coup de vent dans les feuilles des grands arbres remplace la musique qui englobait leurs pas la semaine dernière en salle. Le vent sur la peau, dans les cheveux, puis un rayon de soleil qui perce et vient dessiner des ombres sur leurs visages. Marie-Hélène et Georges-Nicolas restent attentifs, disponibles aux moindres nuances de cet environnement mouvant. Mouvant comme la vie. La danse c’est le mouvement perpétuel, la précarité perpétuelle, l’attention permanente à l’autre en écho à soi, ici là tout près, puis loin là-bas, éloigné, mais qui se rapprochera. La danse in situ oblige à s’adapter à chaque micro seconde à chaque micro variation de la nature souveraine. Parce que la nature est souveraine, la danse doit faire avec, et non l’inverse. Sur l’échelle des priorités vitales, c’est ainsi que cela se passe. Du coup, pour voir ce que font les danseurs, tous autour d’eaux se déplacent aussi, contrairement à ce qu’ils feraient en salle, assis dans un fauteuil dans une réception immobile et frontale. Andréa bouge à mesure avec sa caméra pour filmer, Christine avec ses objectifs pour prendre des photos, Lucie Grégoire marche aussi, d’un point à un autre pour mieux apercevoir la gestuelle, le jeu de va et vient des danseurs et les diriger éventuellement, et moi aussi, je bouge, me lève du banc, marche dans un sens, dans l’autre, m’approche et m’éloigne et à chaque fois capte un angle différent, une sensation inédite de la relation qui se joue devant moi entre les interprètes.

Encore un mot, tiens, à propos de la danse in situ : sensation. Présence attentive et disponibilité à l’acuité de chaque sensation. Cela est autant vrai pour ceux qui dansent que pour ceux qui regardent. Cela rappelle que le handicap qui empêcherait de danser oblige en vérité à une plus forte et plus subtile acuité, une plus grande disponibilité aux sensations, à une attention plus profonde au mouvement. Le handicap alors peut devenir un outil pour aller plus loin dans l’exploration de possibilités inédites, pas évidentes au premier abord, mais tellement plus énigmatiques, surprenantes et révélatrices qu’on ne l’imaginerait.

Marie-Hélène semble plus instable sur le sol inégal, incertain, jonché de branches, de souches, de pierres, elle doit adapter sa fragilité aux aspérités de cette réalité brute. Pas question ici d’enlever ses jambes, elle en a bien besoin, dans la verticalité du jeu. La relation qui se noue alors entre Georges-Nicolas et elle devient très différente que ce qu’elle fut sur la scène du théâtre, la semaine précédente. Pas meilleure, ni plus ni moins forte, mais différente. Faite de verticalité, donc. Et Georges-Nicolas, tellement à l’écoute, attentif à la fragilité de Marie-Hélène su ce sol accidenté, finit par se cogner, lui, se prendre les pieds dans une branche, une souche, une pierre, allez savoir… Ils m’apparaissent d’un coup beaucoup plus à égalité comme si l’environnement naturel avait gommé leurs différences, leurs inégalités physiques. Un homme, une femme, un terrain cabossé, presque dangereux… une relation affective, en somme, affective sans être forcément amoureuse, on ne sait pas, chacun voit ce qu’il veut. Une relation humaine faite de rapprochements, d’éloignements, de tensions et de fusions, de pertes et de retrouvailles.

Dis-moi si je m’approche… et si je m’approche, resteras-tu, fuiras-tu, m’attendras-tu ? Entre les arbres matures, imperturbables, Marie-Hélène et Georges-Nicolas se déplacent, se cachent derrière les troncs, s’observent, s’épient, s’aperçoivent, se rapprochent, se touchent, enfin, se rejoignent, parcourent des distances puis se rejoignent encore, enfin… et puis un coup de vent repasse par-là, qui pourraient les emporter à nouveau.

Je suis émue. Je me souviens que mes enfants et moi avons si souvent patiné sur ce lac des Castors en hiver, et fait du pédalo quand il y en avait, marché dans les allées, passé des heures à jouer dans les jeux. Ils étaient si plus petits alors, et moi bien plus agile. Infatigable. Je serai grand-mère bientôt, je reviendrai sur ce lac, dans ces jeux, sur cette pelouse, je rejouerai à nouveau à cache-cache dans les arbres. C’est la danse du temps. En un éclair, en regardant Lucie, Marie-Hélène et Georges-Nicolas au milieu de la nature sereine, j’ai perçu le temps qui dansait dans l’espace, au rythme du vent. Et j’ai souri.

 

_____________________________

Billet #6 – Recherche Lucie Grégoire

06 juin 2017,  Maison de la culture Frontenac,  Montréal

 

Libre, absolument… 

Ainsi commence la fin. Le 4ème laboratoire de recherche de Quadriptyque. Déjà ! Les quatre recherches sont complètement différentes mais chacune a présenté un aspect singulier, voire insoupçonné, de l’intégration du handicap en danse contemporaine. Tout comme Deborah Dunn, Benoît Lachambre, Sarah-Éve Grant, Lucie Grégoire n’a jamais chorégraphié de danse intégrée. D’ailleurs, ce n’est pas une chorégraphie, pas encore du moins, c’est une recherche. Lucie y tient. Elle tient à prendre le temps que nécessite, que mérite, une recherche inédite autant que subtile. « On m’a proposé 50 h de recherche alors je veux les prendre, précise-t-elle. C’est ce qui m’intéresse, l’exploration. J’ai besoin de temps car il y a tant de possibles ouverts par le handicap de Marie-Hélène.» Le handicap comme ouverture de possibilités chorégraphiques j’aime ça, je retiens la phrase.

Lucie veut voir comment son univers personnel, celui du féminin, du frémissement intérieur, de la lenteur extrême du mouvement produit non pas par l’organique vers le mental mais du mental vers l’organique. Son goût du solo qu’elle explore depuis longtemps, des espaces immenses, déserts, comme des allégories de vastitude intérieure ; ou à l’inverse son goût des grands groupes déployés au milieu de la nature ; et puis son art du duo, à l’écoute l’un de l’autre, deux par deux, exploré lors d’années de complicité avec Yoshito Ohno dans la mouvance du butô. Pas de théâtralité systématique chez Lucie Grégoire, plutôt la disponibilité de l’écoute, à soi, à l’autre, à soi grâce et avec l’autre, peut-être… d’où vient le mouvement, où va-t-il ? du dedans du dehors, de l’autre, de moi, et qui est nous ? Nous existe-t-il ? Et à quelles conditions ?…

Me voici plongée dans l’obscurité de la salle de la Maison de la Culture Frontenac qui accueille à nouveau Quadrityque. Les pensées m’envahissent, tandis que je regarde intensément Marie-Hélène et Georges-Nicolas sur la scène, en échange constant, verbal et gestuel, avec Lucie. Et puis, prenant le pas sur ma pensée et mes analyses, s’impose plutôt le ressenti. Et, à partir de lui, les images surgies des émotions.

Sur la scène, Georges-Nicolas et Marie-Hélène, yeux fermés, se livrent à la confiance aveugle de se laisser aller à ce que le mouvement de l’un induit au mouvement de l’autre, lui indiquant la direction. L’énergie motrice de l’autre dans mon corps, sa direction imprimée à mes pas, l’autre me dirigeant, moi… et vice et versa. Georges-Nicolas semble d’emblée tellement plus stable à peine déstabilisé par les mouvements induits par Marie-Hélène, beaucoup plus fragile car plus instable sur ses prothèses, parce que cette recherche joue exactement sur son handicap. Pas de tibias, pas de pieds, difficile ancrage au sol, alors l’abandon est forcément beaucoup plus grand pour elle, sa fragilité plus évidente, le risque encouru plus radical. Radical comme racines. Comment s’enraciner sans pieds ? Le questionnement n’est pas moins cardinal, comme cœur, et capital, comme tête. Marie-Hélène est très groundée comme fille, c’est certain. D’autant plus, peut-être. Et c’est toute sa force de savoir, mieux que quiconque, que l’on peut tomber, s’affaisser, se retrouver à la merci de l’autre. Sa force est de l’accepter, et de ne pas tomber, justement. Savoir que l’on peut toujours tomber, mais que l’autre nous rattraperait de toute manière, est-ce là le secret ? Subtilité et force de l’univers de Lucie Grégoire autour de la fragilité des femmes au quotidien et de leur résistance éternelle.

Et d’ailleurs elle finit par enlever ses jambes dans une chute volontaire au sol. Commence un autre dialogue alors entre eux, dans une extrême lenteur, une connexion à l’énergie du sol et à l’énergie de l’autre, relié, tout le temps relié même s’ils ne se regardent pas. Non loin d’elle, pas tout à fait de face pas tout à fait de biais, Georges-Nicolas écoute lui aussi, ses propres résonances intérieures, les résonances entre eux, et se poursuit ainsi une communion tacite au travers du lien le plus puissant, le plus impérissable, celui du silence. Dorment-ils côte à côte, en fait, rêvent-ils côte à côte, abandonnés l’un à l’autre non dans le mouvement projeté mais intérieur, cette fois-ci ? Elle se redresse sur un coude, elle le regarde, lui, roulé dans ses songes, connecté à cet instant plus à lui-même qu’à elle, qu’à eux. Difficile pour moi de ne pas voir surgir des mémoires de vie à deux, une histoire d’eux à deux, dans ma vie à moi… Puis tout à coup, elle met ses jambes et s’en va.

Enlever ses jambes, comme dans rester ici, rester avec toi. Remettre ses jambes, comme dans partir ailleurs, me retrouver moi. Ne faisons-nous pas ça toute notre vie, sans cesse, depuis qu’ayant quitté l’utérus nous avons appris à marcher ? Peu importe quelles jambes finalement, chacun les siennes… Un homme m’a dit un jour « toi tu ne restes que si tu sais que tu peux partir ». Mais comment pourrait-il en être autrement ? Sans pouvoir prendre ses jambes à son cou, il n’est pas de liberté de rester.

Georges-Nicolas est seul maintenant, il marche seul, dans une infinie lenteur sous le regard aiguisé de Lucie. Hyper lenteur hyper concentration, face à lui-même ou en souvenir de celle qui est partie, allez savoir… marche-t-on jamais seul, vraiment ? Il traverse en diagonale, mais traverse-t-on seul, pour quoi faire ? Ce que l’on traverse ne peut pas venir de nous seuls, pourtant, de ce que nous tirons avec nous pendant la traversée. Cette longue traîne est celle qui nous a précédé, celle qui nous tient debout ou nous précipite au sol, celle qui nous survivra, aussi, lorsque nos pas se seront effacés des sols connus d’ici-bas. J’écoute GN et Lucie parler ils parlent de ce que Ça fait dans le corps, d’où vient, d’où jaillit puis comment dérive ou dévie, comment le mouvement traverse-t-il le corps ? Marie-Hélène dit qu’elle aime ce recueillement, ce recentrage que demande le travail avec Lucie et son déploiement.

Georges-Nicolas reprend sa marche, ployé cette fois, courbé, courbé sous je ne sais quel poids. Rompu. Il semblait tellement plus stable qu’elle tout à l’heure, et maintenant, c’est lui qui semble tellement plus instabilisé, fragile, friable. Il ne suffit pas de pouvoir compter sur ses jambes pour partir, finalement, ni pour se sentir fort et libre. Il avance, résistant à l’attraction d’un poids invisible mais pesant. Le poids de l’attraction terrestre, la charge pondérale de vivre, voilà, on en revient toujours là. Les handicaps invisibles sont toujours les plus handicapants, on dirait… Me revient la phrase du taxi qui m’a déposée devant la MC Frontenac. Moi : vous allez bien ? Lui, du tac au tac : je bouge, il faut bien bouger jusqu’à la dernière seconde, non ? Je n’ai pas su quoi répondre, lui n’attendait pas de réponse, moi je ne m’attendais pas à repenser à sa phrase en venant voir cet atelier de recherche, et puis sa phrase a surgi en regardant Marie-Hélène et Georges-Nicolas. Il faut bouger, oui, on bouge d’ailleurs, parfois seul mais jamais seul tout à fait. Et parfois, on a du mal à se mouvoir, on pèse trois tonnes d’un poids indicible. Mais qu’ils soient évidemment liés ou séparés, je sens bien, je vois, que Marie-Hélène et Georges-Nicolas restent sans arrêt connectés, il existe entre eux une plaque tectonique commune, un continent sous-marin, englouti mais palpable immédiatement et je l’ai perçu dès mon entrée dans la salle. Peut-être Christine, en prenant des photos, le verra surgir, ce lien, en surimpression sensible ? Plus tard, j’apprendrais que c’était juste la deuxième fois qu’ils exploraient ensemble avec Lucie… eh bien, la connexion est fulgurante. Mais bien sûr qu’il en est toujours ainsi, les connexions énergétiques ça a lieu ou pas lieu, mais ça ne se fabrique pas, sinon les coups de foudre n’existeraient pas…

Maintenant, elle gît au sol, seule. Lui arrive par le fond de la scène, à droite, il avance avec ce poids sur les épaules. Au centre de la scène, les jambes. Ses jambes à elles, gisent seules, abandonnées là. Inutiles. Il avance. Il se saisit des jambes, il les lui apporte. Proposition de marche à deux, ou de valse, peut-être ? Il lui apporte des jambes comme d’autres apporteraient des fleurs, et elle, comme certaines qui renverraient les fleurs lui tourne le dos, s’en va, s’enfuit. Même sans jambes, elle demeure elle, et elle peut s’en aller. Libre, oui libre, libre absolument. Ça m’a bouleversée. Je me suis souvenue avoir dit un jour « je partirai, je partirai même si je dois y laisser une partie de moi ». Moi aussi je me voulais libre, absolument. Et puis j’ai regretté d’avoir pris mes jambes à mon cou, d’être allée voir ailleurs si j’y étais… mais ça, c’est une autre histoire.

J’ai hâte à jeudi. De la juxtaposition des quatre recherches présentées pour la première fois en continuité à la MC Frontenac devant public surgira quelque chose, j’en ai l’intuition, la conviction. Le désir intense.

 

 

_____________________________

 

Billet #5 Recherche Sarah-Ève Grant

24 avril 2017, Maison de la culture Mont-Royal, Montréal

 

S’il devait n’en rester qu’une … 

Lundi 17 avril a commencé le troisième processus de recherche de Quadriptyque, avec la chorégraphe de la relève Sarah-Ève Grant. On connait son univers subtil, attentif, tourné vers l’intériorité mais aussi son côté décalé, qui aime à prendre les danseurs et le spectateur au dépourvu. Pas étonnant qu’après Deborah Dunn et Benoît Lachambre elle ait eu envie d’entrer à son tour dans la danse intégrée. Parmi les sept interprètes de Quadriptyque, elle a choisi trois danseuses, Joannie Douville, Maxime D. Pomerleau et Roya Hosini. « Je n’ai pas choisi de travailler avec France, m’avait-elle confié, ça m’impressionne trop… » Elle aurait aimé, en revanche, que Marie-Hélène Bellavance en soit, mais avec sa nouvelle exposition [ Changer la douleur en fleurs, jusqu’au 14 mai prochain à la galerie Dominique Bouffard, fabuleuse exposition toute en forces et en délicatesses imbriquées, vraiment touchante…], son rôle de camerawoman-monteuse dans Quadriptyque, elle a décliné. Alors Sarah-Ève s’est impliquée dans sa propre pièce, sporadiquement, donc on peut dire qu’il s’agit d’un quatuor, ou plutôt d’un trio qui parfois vire au quatuor, rien de figé en somme, ce qui est bien à son image.

Le 17 avril, c’était incidemment le lundi de Pâques, et donc symboliquement de résurrection… tout à fait à propos pour débuter une pièce qui tourne autour de … la fin du monde.

Lorsque je suis allée pour la première fois en studio, au Conseil des Arts de Montréal, le 18 avril, j’ai été bien étonnée. Atmosphère intimiste, grande connexion entre les quatre filles, et même plus qu’une connexion, une sorte de communion recueillie. Rideaux tirés, assises au sol, elles se sont lancées dans une méditation longue, presque grave, avant de se réunir autour d’un point de lumière unique (pour le coup la lumière d’un téléphone portable) comme s’il s’agissait du dernier point lumineux dans un monde qui tirerait à sa fin. D’unies main dans la main en cercle, elles se sont lâchées, distendues, perdues, projetées chacun dans des coins différents, loin les unes des autres. Et soudain l’effroi. Un cri strident qui a jailli de leurs poitrails respectifs, celui poussé par Joannie, long et aigu, venant vraiment me remuer les tripes. Qu’est-ce qu’il se passe, me suis-je dit, une rupture ? Un rejet, une trahison ? La fin d’un monde ? Mais lequel ? Elles se sont perdues, chacune échouée à une extrémité du studio. Puis elles se rejoignent, assises sur de petites chaises d’enfant, se tenant à nouveau par la main, autour d’une table. Elles discutent. De ce qu’il faudrait sauver, quels objets, quels préparatifs, quelles priorités, une sorte de tactique de survie discutée par des femmes. Des femmes, préoccupées par un fort désir de transmettre et de sauver la vie… La vie qui continue toujours, trouve son chemin, se poursuivra même lorsque tous les vivants de la terre auront disparu. Quand ? Bientôt. Si souvent on nous parle de la fin du monde… Souvent, je pense à la fin du monde, c’est précisément ainsi que se nomme la pièce.

Au cœur de la scénographie, une série de chaises pour enfants. De petites chaises de diverses couleurs, alignées comme des rangs de spectateurs invisibles, ou comme des rangées de sièges d’avion, ou comme les derniers objets rescapés d’une classe de maternelle désertée… Elles sont assises dessus aussi, parfois, plus ou moins à l’aise. Roya et sa longue jambe musclée trop longue pour la chaise, Joannie, malgré sa souplesse et sa force galbée, qui trouve mal son équilibre sur un si petit espace. Seule Maxime la trouve adaptée à elle, à sa petite taille.

Pour avoir passé du temps sur une de ces petites chaises moi aussi, assise aux côtés de Christine Bourgier, notre photographe, je peux vous dire qu’il faut serrer les fesses et tenir son dos très droit, ou ouvrir le bassin les jambes écartées de part et d’autre, pour tenir bien en place. Pas confortable. Équilibre précaire. Sarah-Ève en joue, Roya, Joannie, Maxime aussi. Elles jouent de et avec ces équilibres déséquilibrés à chaque instant, plus qu’avec les handicaps de l’une ou de l’autre. Les handicaps de Roya et de Maxime sont bien sûr très manifestes, autant que les béquilles de Roya et le fauteuil roulant de Maxime, mais Sarah-Ève n’en tient pas compte. Ses trois interprètes font toutes exactement les mêmes gestes, prennent les mêmes postures, sont des miroirs équivalents qui se renvoient l’un dans l’autre, toujours dans une symbiose, une complicité, une solidarité tout à la fois touchantes, naturelles et magnétiques. Comme doivent l’être des humains le jour de la fin du monde s’ils veulent tenter de sa sauver eux-mêmes ou/et de sauver les autres.

Je les regarde, et me sens concernée. Elles parlent beaucoup entre elles, et Sarah-Ève de différentes façons les amène beaucoup à chercher dans leur intériorité des états, des émotions, des désirs, des peurs, des envies, des réponses chacune pour soi et toutes pour toutes. Émerge en moi cette phrase du peintre et sculpteur Alberto Giacometti : Dans un incendie entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat. J’ai planché sur cette phrase pour un examen de philo, c’est loin et pourtant je m’en souviens encore. C’est que la question demeure inévitable, atemporelle comme la question même de l’humanité. Et vous, que répondriez-vous… ? pensez-y.

………………..

Aujourd’hui, 24 avril, je suis retournée en studio pour constater que la recherche et le matériel chorégraphique produit avaient énormément avancé. Christine l’a fidèlement suivi derrière ses objectifs numériques presque au jour le jour. Pas moi, alors le bond en avant est d’autant plus manifeste.

Au sol, Joannie, Maxime et Roya effectuent un enchaînement de gestes millimétrés au cordeau. Identiques. Dans un parfait unisson, chacune avec sa spécificité, mais identiques. Humaines différentes mais siamoises. Chacune leur tour puis toutes ensemble, d’un côté puis de l’autre de la scène de la Maison de la culture du Plateau. C’est alors que Sarah-Ève se lève et va se poster devant un micro en pied à l’extrême gauche de la scène. Elle dit, de sa voix posée toujours posée : « Je les regarde toutes et je ne sais pas laquelle regarder » puis « Si je devais en sauver une, je me demande laquelle je sauverais, je ne suis pas capable de répondre ». La question de Giacometti. Elle l’a exprimée, là, à voix haute, au moment-même où j’y pensais dans mon for intérieur. J’en frémis.

J’ai besoin de comprendre. Juste la fin du monde, alors, c’est de ça que parle la pièce, non? Et pourquoi ? « C’est venu de Joannie. » me dit-elle. Joannie raconte : Elle et Maxime voyageait dans le même avion récemment et elles ont appris qu’en cas de problème, les personnes handicapées ou à mobilité réduite, comme Maxime, doivent attendre que tous les autres aient été secourus pour qu’on vienne les aider. « Pendant tout le voyage, j’ai imaginé ce que je pourrais faire pour sauver Maxime si un accident arrivait. » À la fameuse consigne « les femmes et les enfants d’abord » il faudrait donc rajouter « et les handicapés en dernier »… ouach ! mais, à bien y penser, avait-on besoin de savoir ça, de ça en plus, pour désespérer de l’humanité ? Sarah reprend : « Depuis que j’ai eu ma fille je pense plus à la fin du monde qu’on nous prédit tout le temps. Je pense plus qu’elle pourrait connaître cette fin du monde, et alors, que faire, comment l’élever pour qu’elle puisse y faire fasse ? Oui, j’avoue que ça me préoccupe. » Je me souviens pour ma part de la première pensée instinctive qui s’est formée en moi quand j’ai pris mon premier enfant pour la première fois dans mes bras : je ne pouvais plus mourir. Je n’en avais plus le droit. Je devais vivre le plus longtemps possible parce que sa vie dépendait de la mienne. J’avais 26 ans mais ça m’a fait un sacré choc, et déterminé sans doute le reste de ma vie. Mais par-delà même nos enfants, la vie d’un humain dépend toujours de celle d’un autre humain. Les humains ne sont pas faits pour être autonomes. Ils sont faits pour être réciproques. Et pas handicapés du cœur.

De notre Bô Canada nous regardons. Tous les jours, tout le temps, la nature dévastée, les bébés échoués sur les plages de Méditerranée que leurs parents ont pourtant voulu leur faire traverser pour leur sauver la vie, les parents de Syrie, de Somalie, d’Irak, du Mexique, du Mali …. [ la liste est trop longue ], l’absurdité en œuvre comme une perpétuelle danse macabre. Sans compter les drames intimes, la fin d’un monde à défaut d’être celle du monde, la fin de son monde et celui du voisin, car une peine d’amour peut faire autant de dégâts qu’une bombe qui tombe. Qui sauver en premier ? Alors, les handicapés, vous comprenez… ils peuvent bien attendre qu’on vienne les chercher en dernier. Certains préfèreraient sauver un Rembrandt plutôt qu’un chat. Tout le monde n’est pas Giacometti. Ni Sarah-Ève Grant. Autant continuer à danser, alors…

Assise sur une des petites chaises, je la vois la danse, la danse sauvage, hip hop, break your leg break your leg, un rythme puissant et pulsif pour une belle tranche de parodie guerrière. Roya, Maxime, Joannie, à tour de rôle, se déchaînent et se démènent, en b-girls hyper douées et étonnantes, en guerrières, le sourcil froncé, le regard dur, la moue combative et séductrice, Wonder women contre les abus du monde qui vont finir par le conduire à sa fin. Avec un infini humour. Elles jouent à être des combattantes et s’en donnent à cœur joie. Dédramatisation. On ne dit jamais assez combien les handicapés ont de l’autodérision, du recul, de l’humour caustique et décapant destiné à contrer la dureté de leur condition et à dédramatiser. Cette séquence-là est très réussie, elle dédramatise le sujet justement, donne envie de bouger et de sourire. En plus de démontrer, s’il le fallait, combien la complicité est magique entre elles trois, elles quatre, et combien elles sont de sacrées danseuses.

Alors s’il devait n’en rester qu’une ? Laquelle ? S’il devait n’en rester qu’une, ce serait une chaise. Parce qu’après la fin du monde, lorsqu’il ne restera plus aucun humain pour en sauver un autre, il ne restera que des chaises. Mais personne pour les faire rouler.

_____________________________

 

Billet #4 – recherche Benoît Lachambre

24 février 2017, Studio Bizz Montréal

 

Stay with strong hearts…

Je n’avais pas assisté au travail de recherche depuis mardi et dès que j’ai franchi la porte du studio aujourd’hui, j’ai vu que ce que j’avais pressenti la dernière fois s’était concrétisé : Benoît Lachambre s’est positionné de l’intérieur. Chorégraphe, il est aussi interprète dans cette nouvelle pièce qu’il concocte pour Quadriptyque. Je ne l’avais pas pressenti en vérité, je l’avais vu. Cette immersion qui est aussi une prise de parti et un positionnement correspond à sa conception de la danse. Et puis c’est la première fois qu’il aborde la danse intégrée comme créateur. Il n’allait pas y résister…

Ils sont donc quatre interprètes : France Geoffroy, Roya Hosini, Georges-Nicolas Tremblay et donc, Benoît Lachambre. De son côté, Christine Bourgier prend des photos, sous toute les coutures avec son approche rapprochée, si j’ose dire, de l’humain dans la photo. Et Marie-Hélène Bellavance – qui porte plusieurs casquettes hyper importantes dans Quadriptyque mais ne participe pas comme danseuse à cette deuxième création -, fait également partie du mouvement d’ensemble. Elle filme, ou plutôt, elle manœuvre une caméra scotchée sur une chaise roulante, et tout en évoluant entre les danseurs et autour d’eux, capte des images, immédiatement précieuses pour qu’un retour critique puisse être fait, mais précieuses à long terme aussi car elles feront partie du futur dispositif scénique, projetées sur des écrans lorsque la pièce sera présentée sur scène ( à l’horizon 2019 à l’Agora de la Danse…à suivre ) Et puis, il y a moi, et moi qu’est-ce que je fais là ? Je regarde. J’écoute. Je change d’angle de vue. Je vais chercher un thé. Je me rassois au sol, ou sur une chaise haute. Je suis les mouvements, les regards, les corps. Je me laisse danser, en fait. Ça donne parfois envie de les rejoindre, mais non. Spectatrice privilégiée et forcément analytique, ça ma place. En biais. De côté.

J’en ai vu des choses aujourd’hui. En quatre jours, une ligne de vision s’est clairement dessinée, une proposition artistique existe pleinement. Elle va évoluer, bien sûr, mais elle a émergé à la surface visible des plaques tectoniques qui l’ont produite. Quatre jours, et le miracle de la création a eu lieu, encore. Coup de Big Bang, captivant.

J’ai vu la mer, d’abord, du moins est-ce que j’ai voulu la voir. Roya, Georges-Nicolas, Benoît, arrimés les uns aux autres et ainsi en grappe au fauteuil électrique de France, comme des algues glissant sur le plancher de bois lisse. Envoûtements, emboîtements, désemboîtements, roulés, connexions et circulations énergétiques ininterrompues, une superbe figure, soudain, au passage, entre Roya et France, par-delà leurs limitations physiques respectives, ancrés l’un à l’autre, ils forment une petite société complète. Ensemble, c’est tout, ne pas se lâcher, et même les éloignements sont des retours. S’éloigner pour revenir, reculer pour se rapprocher, jamais se quitter ni se désunir. Entre eux quatre, les harpons énergétiques ne permettent pas l’égarement. Ils flottent ensemble, lents et fluides, sur un subtil engrènement de piano classique.

Ils s’y sont pris à trois pour rendre à France la fluidité qu’elle n’aurait pas sans eux. Me vient alors en tête que c’est peut-être là le sens du travail de toute cette semaine : donner à l’autre ce qu’il n’a pas sans nous. La relation humaine en questionnement, mise en scène grâce à l’écoute intérieure et au corps somatique qui englobe et dépasse le seul corps physique.

Avec Marie-Hélène qui tourne entre eux et autour, c’est aussi toute la connexion entre l’humain et la machine, thème très à propos en danse intégrée, qui se trouve exaltée, questionnée, et du coup, matérialisée. D’autres objets – meubles sur roulettes, barres d’exercice, plante verte en pot, mais aussi les béquilles de Roya-, font partie du deuxième enchaînement, comme objets transitifs et aussi vecteurs de danse.

France utilise la force électrique de son fauteuil – une puissance redoutable à laquelle on ne pense pas au premier abord -, là où les autres danseurs utilisent leur grande force musculaire. Roya, si spectaculairement souple et acrobatique, ses bras et ses épaules tellement dessinés et multidirectionnels, enchaînent des acrobaties périlleuses qui font oublier son unijambisme. Let me do my thing, revendique son tee-shirt. Qu’on se le tienne pour dit. Georges-Nicolas, son corps parfaitement architecturé, sa gestuelle à la fois très précise et très fluide, et son écoute quasi palpable, toutes les parties du corps comme des écoutilles à l’affût.

Benoît parle beaucoup avec eux, il parle des courants énergétiques qui traversent le corps charnel plus loin que la chair seule, il invite à cette écoute, à cette lenteur, il créé cette fluidité attentive dans laquelle il est le premier à plonger. « Comment faites-vous la connexion entre rationnel et irrationnel ? » demande-t-il. « Je ne vois pas pourquoi tu différencies les deux, répond Georges-Nicolas, ils sont forcément connectés en permanence.» Le corps, la danse, sont les temples de cette interconnexion permanente. N’est-ce pas justement cette interconnexion interactive que l’on ressent, et qui nous parle, et qui nous touche ? Benoît en quatre jours a su amorcer un équilibre véritable entre les présences et les rôles de chacun, deux hommes sans handicap (visible du moins), deux femmes avec handicap (bien visible, eux).

J’ai vu une intégration globale, une unité d’ensemble complice et empathique dans une atmosphère prédominante de lenteur et de fluidité codirectionnelle. Trois paires d’yeux ont capté cela : les miens, certes, mais aussi ceux de Christine au travers de ses objectifs numériques, et ceux de Marie-Hélène par le prisme de la caméra dansante. Une caméra dansante, tiens tiens…

Les heures passent. Le deuxième enchaînement, plus long, beaucoup plus complexe aussi, se poursuit. Il est caractérisé par des duos successifs » Dans cette petite société de quatre, les connexions et les échanges à deux sont infidèles, elles sont successives et tournantes, toujours différentes et adaptées aux deux partenaires, ceux-ci se montrant complètement différents d’un duo à l’autre. Parfois, l’un s’éloigne un peu, parle tout seule, comme France, ou discute comme Georges-Nicolas et France, tandis que Roya et Benoît roulent au sol et sur les meubles, ou se devinent de part et d’autre de la plante. Relations humaines changeantes, mouvantes, interactives encore une fois, éloignements, rapprochements, tricotages d’affinités ou besoin de solitude, mais respect toujours. De l’écoute, de la connexion pure, empathique et aiguisée. Sur la musique du film The Hours, une belle qualité de lenteur à la densité palpable habitée et magnétique.

Chez Benoît Lachambre, les humains savent s’occuper chacun dans leur coin, paisibles dans un bref moment de solitude, mais ils n’en demeurent pas moins constamment unis par leurs singularités même. En quatre jours, il a ainsi esquissé une vision du monde d’individus uniques et complémentaires, autonomes et solidaires.

Sur son tee-shirt à lui, il y a écrit : Stay with strong hearts. C’est son étendard tacite et tous s’y rallient.

Suite à la prochaine semaine d’exploration… bientôt.

 

_____________________________

 

 

Billet #3 recherche Benoît Lachambre

21 février 2017, Conseil des arts de Montréal

 

Toute création surgit du néant.

Derrière cette phrase quelque peu grandiloquente existe une réalité. Celle des prémices d’une œuvre qui semble d’un coup émerger, suivre son cours de développement et cheminer vers une réalisation, une existence, alors qu’il n’y avait absolument rien quelques minutes auparavant.

Rien, vraiment ? Toute création serait donc un Big Bang à chaque fois renouvelé, une œuvre surgie du chaos indistinct ? Cela semble vrai, à part que, comme lors du Big Bang, pour le peu que j’en sache, toutes les conditions sont réunies avant le surgissement. Et ce n’est pas parce qu’on ne voit rien avant la manifestation que rien n’existe. Les conditions de fait sont réunies. Forcément. Et puis, elles surgissent. À la faveur d’une rencontre, d’une union entre un catalyseur et un concentré – ou entre une allumette et un paquet de poudre, comme vous voudrez. D’un coup, ÇA a lieu. ÇA existe. Le vivre soi-même comme créateur ou assister à la genèse de la création d’autrui, est alors toujours une sorte de Big Bang. Une forme de miracle.

Ça m’est arrivé beaucoup de fois. Et à chaque fois, je l’ai vécu comme un miracle. Le truc avec le miracle créateur, c’est précisément qu’on se demande à chaque fois s’il va encore, à nouveau, avoir lieu. Le miracle du surgissement créateur à partir dudit néant. Et il est justifié, et même créatif, d’en douter. Mais la réponse demeure oui. Oui, le miracle de la création a encore et toujours lieu. Et ÇA a eu lieu aujourd’hui, sous mes yeux ébaubis, dans la salle de répétition du Conseil des Arts de Montréal où débutait le deuxième processus de recherche et création de Quadriptyque avec la danseuse France Geoffroy et le chorégraphe Benoît Lachambre.

Ça a eu lieu à nouveau. La rencontre entre eux a eu lieu, alors qu’ils n’avaient jamais travaillé, et surtout pas dansé ensemble. Alors que France se préparait à faire cette recherche avec Dave St-Pierre qui s’est retiré pour des raisons personnelles, et que Benoît avait déjà vu des œuvres de danse intégrée et y avait réfléchi, mais sans jamais avoir lui-même travaillé avec des danseurs avec handicap. Néanmoins, les conditions entre eux, existaient forcément. Elles existaient mais il n’était pas acquis que pour autant elles se révélassent. Eh bien, si, précisément. Ces conditions pré existantes se sont bien révélées et les ont portés. Y assister a été fort. Fort intéressant, stupéfiant. Émouvant.

Ces conditions préalables tenaient majoritairement à la disponibilité, l’ouverture, l’écoute, l’espace, que chacun et ensemble entre eux, ils apportent, chacun à leur façon, en privilégiant la manifestation d’une qualité relationnelle, un toucher, un contact charnel ou visuel, une communion aphone des gestes et de la capacité à s’accompagner mutuellement, ou bien un jaillissement vocal, un cri de bête ou de peine ou d’on ne sait quoi et peu importe de la savoir, un flot sonore soudain qui attrape le spectateur en même temps qu’il emporte les danseurs. France et Benoît. Ils ne s’étaient jamais approchés, jamais touchés, jamais explorés. Et, instantanément, ils l’ont fait, avec une force et une qualité vibratoire immédiates, littéralement évidente. D’une évidence troublante même si elle demeure interrogeante.

Bien sûr, un tel miracle s’appuie sur le fait qu’ils sont tous deux de grands danseurs, qu’ils possèdent en eux leur longue expérience et leur long parcours. Le miracle de la création a beau être à chaque fois un Big Bang, il s’appuie sur une connaissance de soi et une connaissance de l’autre, cet autre toujours autre et dont la différence est essentielle, surtout si cet autre est de surcroît handicapé. Cela s’appelle le partage. L’écoute. Le rêve éveillé et l’État somatique, si chers à Benoît Lachambre. Cela s’appelle aussi la force énergétique, l’expressivité, la grande connaissance, le respect de ses propres limites et de celles du corps de l’autre, toutes notions que France comme Benoît explorent de longue haleine.

Alors, quand je suis revenue dans le studio que j’avais quitté une demi-heure auparavant, je les vus dedans. Dedans le processus. Comme s’ils avaient toujours dansé ensemble et qu’ils renouvelaient un parfait unisson, alors qu’ils venaient très exactement de l’inventer, de se découvrir, de s’entendre, d’entrer dans le miracle. Christine Bourgier regardait elle aussi, témoin de la belle rencontre authentique qui se déployait sous nos yeux, puis elle s’est levée et a commencé à prendre des photos. Moi je suis restée au sol pendant une autre heure encore, à les regarder improviser, à vivre grâce à eux un état de corps de spectateur emprunt de fluidité et de communion.

Une question, néanmoins, s’est imposée à moi : « Ils sont tellement en phase, me suis-je dit, alors que Benoît n’est pas censé danser avec France. Comment ça va se passer ? » En effet, Roya et Georges-Nicolas vont se joindre à France et alors, l’équilibre sera complètement différent. Sans doute aussi puissamment intéressant, mais différent, forcément.

A priori, Benoît Lachambre était censé demeurer dans son rôle de chorégraphe. C’est-à-dire rester à l’extérieur d’un mouvement qu’il aurait suscité ou fait surgir chez la danseuse. Mais il a préféré entrer dedans. Avec son propre corps. Parce que ça vision de la danse le porte à expérimenter le processus au travers de son propre corps. Va-t-il pour autant conserver ce positionnement délibérément engagé, intérieur ? Ou bien va-t-il danser dans sa propre pièce ? Qui le sait ? Pas moi en tout cas, et pour le moment, pas lui non plus. L’essentiel est que le miracle a eu lieu. Aujourd’hui ÇA a eu lieu. Vraiment.

Suite vendredi prochain, 24 février, avec France, Roya, Georges-Nicolas et Benoît. Un autre Big Bang à venir…

_____________________________

 

Billet #2 recherche Deborah Dunn

19 octobre – Maison de la Culture du Plateau

Jour 3 du processus de création de Deborah Dunn.

Tiens, Maxime D. Pomerleau est là aujourd’hui, de retour d’un voyage personnel en Europe. « À Berlin, j’ai visité le Musée de l’Historie Juive » dit-elle, et en effet, le lien est direct avec le film dont Deborah Dunn s’inspire pour cette pièce. Tout le monde a bien compris qu’il s’agissait de Casablanca, le mythique film de Michael Curtiz avec les mythiques Ingrid Bergman et Humphrey Bogart et la non moins mythique bande son de Max Steiner qui file des frissons. Deborah utilise les dialogues aussi bien que les musiques, et c’est puissant, extrêmement évocateur. Elle ne chorégraphie pas un remake de Casablanca, bien entendu. Grâce aux interprètes, elle fait bien plus : une évocation, une réinvention. Elle voit et eux révèlent. As time goes by…

Maxime est toute émue. Il y a de quoi. Le duo France Geoffroy – Thomas Casey est aussi sensuel, magnétique, puissant, vraiment émouvant, que celui du film, avec un truc en plus. France et Tom forment un couple improbable, inédit, unique qui s’aime et veut se coller, mais se quitte. « Dis-moi jusqu’où je m’approche » reste la plus cruciale des questions humaines, celle qui pose l’irrésoluble question de la fluctuation et de la pérennité du lien. Dis-moi jusqu’où je m’approche, voilà résumée la plus « infinissable » des interrogations amoureuses. Cette question s’impose violement à moi en regardant évoluer France et Tom – quel fulgurante progression depuis lundi -, elle abandonnée à lui, perché derrière elle sur son fauteuil roulant. Un baiser ? Plus que ça. Une complicité des corps et des regards. Frissons.

Tiens, Christine Bourgier arrive. Comme photographe, elle choisit dans ses expositions de placer l’humain au cœur de la photo. Elle s’inspirera de Quadriptyque pour faire une exposition, selon son regard à elle. Elle fixe les interprètes, silencieuse, presque recueillie. Elle aiguise sa vision au travers de cette première perception inédite de la danse intégrée. Tu t’attendais à ça ? lui demandai-je. Non. À quoi, alors ? Je ne sais pas. À rien. Elle est disponible, et fascinée, et émue. Et voilà, c’est de la danse très humaine, très émouvante, captivante. Rien de plus. Rien de moins, surtout.

Ils sont trois maintenant, France, Maxime et Tom, tous les trois en fauteuil roulant. Maxime et France ont un handicap, mais lui, pourquoi ? Est-il blessé, fatigué ? Pas du tout. Deborah l’a placé là pour qu’il explore ses possibilités, ses limites de non-handicapé. Tiens donc, il est plutôt super habile avec le fauteuil roulant, qui l’eut cru ? Essayez donc de débouler à toute allure, tourner, virevolter, braquer, reculer, retourner, rebraquer, repartir dans l’autre sens à toute vitesse, puis s’arrêter pile poil là où Deborah l’a dit, au centimètre près. Ils y arrivent très bien tous les trois, et en un unisson parfait. Surgissent comme des boulets de canons sur le générique célébrissime aux accents arabisants de Casablanca. Affolés, atterrés, en fuite. Des Juifs en fuite, qui prennent le train pour rejoindre le Maroc français et de là se sauver en avion ou en bateau vers les États-Unis et la liberté. L’un derrière l’autre, Maxime, France et Tom font le petit train. C’est un train vers la liberté, ou pas, mais c’est une scène très évocatrice dont l’image s’imprime profondément dans ma rétine, sur une musique poignante, bouleversante.

Quelle force, de courage, d’empathie, de terreur, d’espoir, d’émerveillement, d’interrogation, d’incompréhension… Toutes ces émotions bigarrées, contradictoires et complémentaires, humaines en somme, tellement humaines, tous ces rhizomes de troubles humains irrésolubles et indéfinissables, ce creuset de toutes les strates qui composent le complexe animal humain. Exploration du meilleur et du pire de l’humain, Deborah Dunn consacre toujours ses œuvres à cette spéléologie sous les mers du conscient et de l’inconscient, et ici, d’un coup, la magie opère à nouveau. Je n’en reviens pas. Les interprètes non plus, on dirait. And time goes by.

Tiens, Stéphanie Kitembo, professeure de yoga et relationniste de Quadriptyque arrive avec le journaliste et le photographe de La Presse. Vendredi soir, il y aura une première présentation publique de cette première semaine de recherche et de création. J’ai tellement hâte. Je repars avec des images et des émotions en réserve.  La danse vient du ventre et atteint au ventre, disait Jean-Pierre Perreault. Le ventre, c’est un chaudron de sorcière. Magique.

_____________________________

Billet #1 recherche Deborah Dunn

16 octobre, 11h, Maison de la Culture du Plateau Mont-Royal

 

Entrée en studio pour la pièce de Deborah Dunn.  Elle commence ce matin avec France Geoffroy et Thomas Casey.

« Conscience de l’espace, dit Deborah. Conscience de la relation qui existe entre eux, présence forte mais différente de l’un et de l’autre. » France et Thomas se regardent un instant, très court, puis entrent dans l’improvisation proposée comme s’ils glissaient dans une dimension pressentie.

Un couple d’amants se cherche, s’esquisse, se sent sans se voir, se dissimule, se dérobe, s’observe, se veut ne se veut plus, se rejoint enfin. Yeux dans les yeux. Des harpons d’émotions contradictoires.

Les yeux de France n’ont rien à envier à ceux d’Ingrid Bergman, son port altier, son allure, sa présence magnétique non plus. Près d’elle – trop près, pas assez -, la beauté fine, la fougue, le don de soi de Thomas égale au moins ceux d’Humphrey Bogart. Deborah observe le moindre frémissement de leurs doigts, les fils tendus de leurs regards, leurs mentons, la plus infime ou la plus fulgurante courbe de leurs corps, autant qu’elle scrute l’intention qui de l’intérieur les anime, et parfois, elle la réoriente. Ses bras à elle, sa voix, ses très longues jambes, son buste s’animent aussi, puis elle se rassoit, écoute, attentive à créer une atmosphère, un état intérieur entre interprètes et spectateurs. Mais il n’y a que moi qui regarde ce matin, puis Marie-Hélène qui arrive bientôt avec sa caméra et se met à filmer. Touche par touche, geste par geste, Deborah orchestre une RENCONTRE.

France manie son fauteuil roulant comme un tapis volant. Tom déploie toute la palette de ses moyens charnels. C’est ainsi. Personne n’en parle, surtout pas Deborah. Le mot handicap n’a pas lieu d’être prononcé ici, pas plus que n’est évoquée la pensée qu’il recouvre. La tétraplégie de France constitue un élément consubstantiel de la pièce, au même titre que les sauts contrôlés de Tom. Seul importe l’intense rencontre entre eux. La relation qui se tisse sous mes yeux et l’écran photo de mon téléphone, je ne peux m’empêcher de fixer quelques gestes captés, captifs, tandis que se poursuit le mouvement perpétuel sur la scène. L’aisance fauve de Tom, la présence magnétique de France. Leur pas de deux aussi déroutant qu’émouvant.

Michael Curtiz ne reconnaîtrait pas ses acteurs, mais l’esprit de son mythique film, si. Deux amants se cherchent, se trouvent, se touchent, se reconnaissent. Et ils vont se quitter.

Mais au fait quel est ce film dont Deborah Dunn a choisi de s’inspirer ?… ( à suivre)

One thought on “Billets d’humeur

  1. Quelle plume… Ça donne le goût de les voir évoluer, de nous imprégner nous aussi de cette cascade d’émotions… J’ai hâte d’être là vendredi le 21 octobre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *