Récit d’une pionnière

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Récit d’une pionnière

 

Il y a toujours une première fois…

Nous sommes en 1994, à Montréal. Je franchis la porte du Studio 303, une équipe de tournage m’attend. Je suis là pour témoigner de mon rêve brisé, celui de danser. J’avance dans le magnifique studio, je remarque les danseurs habiles et je sens l’émotion monter en moi. C’est la première fois depuis mon accident de plongeon que je suis aussi proche de la danse, de ce rêve qui m’a échappé.

Devant la caméra, je raconte mon histoire, mon accident, mon envie de danser avortée. Je sais que danser en fauteuil roulant est possible, ça existe à l’étranger. Mais est-ce que je peux encore rêver? L’entrevue se termine, la professeure de danse Valérie Dean me propose de faire une improvisation avec le groupe. J’accepte malgré ma timidité, je ne sais pas encore ce qu’est improviser. Placée au centre du studio, les yeux fermés, je commence à bouger, je redécouvre une parcelle de ma mobilité. Littéralement transportée par la synergie des danseuses autour de moi, je me laisser aller, guider. Je ne comprends pas encore l’impact de cette improvisation, mais je sais que le désir de danser m’habite encore et qu’il ne me quittera plus jamais.

Les débuts d’une danseuse à roulettes

Suite à cette première expérience révélatrice, chaque semaine, je retourne en studio avec Valérie Dean et ses danseurs. Je suis émerveillée par le monde de possibilités qui s’ouvre devant moi. J’aime être entourée de danseurs expérimentés, ça me nourrit, j’oublie mon handicap et ma passion pour la danse se redéfinit. Et c’est à travers le regard de mes partenaires que la « danseuse à roulettes » s’éveille et commence à exister. Grâce à leur empathie, leur gestuelle sensible à ma tétraplégie, je réalise le pouvoir d’expression qui réside toujours en moi. Plus je danse et plus j’ai le désir de danser.

Je réalise tôt dans mon parcours que la danse ne viendra pas vers moi comme par magie. Devenir danseuse dans un corps handicapé est un projet ambitieux. Bien que ma passion pour la danse soit brûlante et que danser soit devenu ma bouée de sauvetage, je ne sais pas comment devenir ce à quoi j’aspire. Je ne sais pas, mais mon instinct, lui, le sait, il me guide, ma volonté cherche des opportunités.

Un jour, je téléphone à Philippe Vita, professeur de danse au collège Montmorency. Il se souvient de moi, il m’a vue danser sur mes deux jambes aux auditions du collège en 1991. Interloqué, curieux, il accepte mon invitation à venir assister à une répétition avec le groupe de Valérie Dean. C’est le cœur gonflé de joie que je danse à nouveau devant lui. Comme Valérie Dean, Philippe Vita fera un bout de chemin à mes côtés, et m’aidera ainsi à faire le mien.

Foncer pour oser exister

Les années qui suivent sont déterminantes. Les rencontres et les projets artistiques se multiplient dans le milieu académique de la danse. Je retourne étudier au Collège Montmorency et me produis pour la première fois sur scène en 1998 dans la pièce Zingaro, signée Philippe Vita. La même année, je danse également pour le chorégraphe émergeant Jean-François Déziel qui termine son baccalauréat à l’Université du Québec à Montréal. Mine de rien, je danse, je me fais voir, j’existe dans le milieu de la danse et les médias. De projet en projet, je trace mon chemin, je persévère malgré mes doutes, mes peurs et mon sentiment d’imposteur. Je veux que ça continue à tout prix. Je sens l’appel. Je ne veux plus m’arrêter. Y a-t-il vraiment une place pour mon travail, dans ce milieu où les corps sont si parfaits, si performants et virtuoses?

1998. Voilà maintenant quatre ans que je danse ici et là, à Montréal. Mes initiatives portent fruit, mais il n'existe encore aucune compagnie de danse intégrée au Québec. La fin de mes projets au Collège Montmorency et à l’Université du Québec à Montréal, est un moment difficile. Je me heurte à une lacune : je veux danser, mais les possibilités de ressources semblent épuisées à Montréal. À part les jams d’improvisation danse-contact ouverts à tous au Studio 303, les quelques cours privés de technique Bartenief que je poursuis avec Valérie Dean et ma participation à un stage d’introduction au butô avec la chorégraphe Jocelyne Montpetit, je dois faire un triste constat : ce n’est pas à Montréal que je me formerai en danse intégrée. Alors quoi faire pour continuer à danser, quoi faire pour suivre ma destinée ?

L’appel du large

Je décide de quitter Montréal vers un ailleurs qui m’ouvrira peut-être d’autres portes. Été 1998 : je m’envole pour l’Angleterre afin d’y suivre la première de mes trois formations en danse intégrée avec la compagnie pour danseurs avec handicaps de renommée internationale CandoCo. J’y fais la rencontre de Céleste Dandeker cofondatrice de la compagnie et danseuse professionnelle tétraplégique. J’ai traversé l’océan pour rencontrer cette femme, elle me fascine, m’inspire, cette rencontre me donne des ailes. Au fil de ma semaine de stage, je découvre un programme pédagogique riche, inclusif, un lieu créatif et sans jugement. La danse intégrée devient pour moi un monde parallèle où le handicap est vecteur de possibilités, de beauté et de poésie. Cette expérience va au-delà de la danse, c’est un véritable pèlerinage qui transforme ma vision à jamais et m’aide à voir plus grand. J’ouvre mes ailes.

Naissance d’une directrice de compagnie

De retour à Montréal, je suis folle de joie. Kuldip Singh-Barmi danseur et professeur chez CandoCo, veut venir au Canada pour créer une pièce avec moi. J’ai définitivement une bonne étoile, l’action me va à merveille. À gauche, à droite, j’envoie des demandes de financement, tant au public qu’au privé. Je m’entoure d’une équipe de professionnels de la danse, dont ma mentor Sophie Michaud. Avec cette solide équipe, je suis fin prête à signer mon premier contrat de diffusion professionnel à Tangente, où Dena Davida me donne ma première chance. Etcetera sera la première pièce à être présentée en octobre 2000 à Tangente. Plaisir, trac, applaudissement, ovation, doute, peur, adrénaline et bonheur d’être à nouveau sur scène. Quel privilège enivrant, surtout que cette fois-ci, je suis l’organisatrice en chef et j’ai vraiment de quoi être fière ! J’ai compris à cette époque que ma démarche recèle un fort potentiel et qu’il me faut donc documenter mon travail. Cette réflexion m’amène à contacter le réalisateur Dan Shanon qui fera un documentaire, Passage, à partir du processus de création de Etcetera. Radio-Canada le diffusera. Je n’ai cependant pas de plan de carrière à proprement parler : les opportunités se présentent, j’y vais en tâtonnant, m’entourant toujours d’une présence bienveillante et efficace, c’est cela mon grand talent… Pour le reste, j’apprends sur le tas.

Tout ceci consolide mon désir de fonder ma propre compagnie. Mon souhait est d’imposer pleinement la danse intégrée dans le paysage culturel québécois via la recherche, la création et l’enseignement. Je ne comprends pas encore l’ensemble des responsabilités reliées à la fondation d’une compagnie, mais j’ai la conviction que cette infrastructure me donnera crédibilité, focus et stabilité pour poursuive mon rêve.

2001 : Martine Lusignan et Isaac Savoie, deux danseurs sans handicap se joignent à moi comme membres fondateurs. Ce petit noyau d’artistes, l’expertise et la justesse artistique de ma mentor Sophie Michaud, ajoutés à mon indéfectible passion pour la danse, constituent les ingrédients nécessaires qui me donne la fougue de poursuive ma démarche.

À une autre dimension

Les années 2000 m’amènent à travailler avec de grands chorégraphes comme Johanne Madore, Estelle Clareton, Harold Rhéaume... Je savoure la reconnaissance de mes pairs ainsi qu’un beau succès critique, et mes salles se remplissent toujours, à mon grand étonnement. J’obtiens ainsi mes premières subventions de la part des différents conseils des arts. Ça va vite, c’est effervescent !

2016 : Vingt-deux ans que je danse. Quinze ans que j’ai fondé ma compagnie. Je pense avoir conduit Corpuscule Danse à une autre dimension, et aussi avoir donné une autre dimension à la danse intégrée au Québec. J’ai dansé dans une dizaine de pièces, en ai chorégraphié deux, j’enseigne la danse intégrée aux enfants, aux adolescents et aux adultes, je donne des conférences. Bien sûr, il reste beaucoup de choses à découvrir, encore bien des progrès à effectuer, bien des idées à avoir et à réaliser. Mais j’ai le désir, l’énergie et les idées pour ça, et je suis toujours aussi bien entourée.

C’est ce que font les pionniers : tracer la voie et continuer. Vers demain.

En guise de réflexion : être ou ne pas être artiste…

Devenir un artiste professionnel est toujours un pari difficile qui répond à une vocation irrépressible, un désir fou. Le parcours artistique de chacun demeure unique et il n’existe pas de recette pré établie qui garantisse d’avance la reconnaissance des pairs, dans quelque domaine de création que ce soit. Seule la persévérance, la rigueur, le talent véritable, la conscience autant que la clarté de la démarche artistique peuvent permettre de ressortir du lot, et éventuellement de passer du statut d’aspirant artiste à celui d’artiste à part entière. Et, bien sûr, aussi difficile que ce soit de l’accepter, il y a beaucoup d’appelés et malheureusement peu d’élus…

Bien qu’il n’existe encore que trop peu de formations en danse intégrée, l’apprenti danseur handicapé à tout de même, la responsabilité de se former, de se ressourcer et de faire valoir ces connaissances, exactement comme le font tous les professionnels de la danse. Le fait d’avoir un handicap ne justifie pas que l’on échappe à cette règle globale.

Ainsi, le danseur handicapé doit-il lui aussi savoir s’entourer de professionnels qui donnent de la crédibilité à sa démarche, surtout dans ses débuts. Il ne lui suffit pas non plus de juste pratiquer son art : il lui faut aussi réfléchir sur sa discipline, suivre des formations, accepter la critique positive, aller voir des spectacles et s’impliquer dans la communauté artistique. Plus on va à la rencontre de l’autres, plus on expose son travail, plus on aiguise son regard critique en danse et plus on définit sa propre démarche, ses intentions bref, sa signature artistique.

La peur, le doute ne devrait jamais être un obstacle à la réalisation de projet artistique. C’est en dansant que l’on devient danseur, c’est en chorégraphiant que l’on devient chorégraphe.

Le handicap n’est pas une condition humaine qui écarte la possibilité d’être danseur, chanteur, acteur, auteur… et de réussir son projet de vie.

France Geoffroy

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