Deux semaines à Casablanca avec Deborah Dunn!

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Deborah, une chorégraphe espérée depuis des lunes

J’avais tellement hâte de commencer enfin ce beau projet de recherche et création Quadriptyque ! D’autant plus que la première chorégraphe à se lancer dans l’aventure était Deborah Dunn, une artiste qui rejoint particulièrement mon imaginaire et mon sens de l’humour. Depuis que j’avais vu en 2007 sa pièce Païens élégants, une œuvre stupéfiante et très singulière, dotée d’une théâtralité riche et complexe qui donne texture et finesse au mouvement. Dans cette pièce, le dispositif théâtral constitué de costumes d’époque est tellement immense et minutieux que les interprètes peuvent littéralement s’y laisser emporter et magnifier. C’est ce qui m’a plu, je suis sortie enchantée et avec le désir de travailler un jour avec elle. Sa capacité à créer un monde avec un minimum d’effets, des mouvements et des expressions minimalistes me touche directement et constitue pour moi un incomparable pouvoir, considérant ma physicalité limitée qui ne peut se déployer que dans un espace plus restreint autour de mon fauteuil et moi. En revanche, mon expressivité faciale, ma présence scénique et ce que j’oserais appeler mon allure sont illimités. Ces possibilités expressives m’ont permises de me projeter dans une pièce de Deborah, je m’y voyais déjà comme un petit poisson dans l’eau. Toute cette prégnance de la théâtralité et de l’impact de la dramaturgie me rappelait l’univers de Carbone 14 que j’ai toujours adulé. Ayant exploré le théâtre physique avec Johanne Madore en 2006 dans la pièce Le Baiser, je voulais poursuive dans cette direction. Alors, quand enfin ça a été possible de travailler avec Deborah et qu’elle a accepté avec enthousiasme ma proposition de Quadriptyque, j’étais vraiment excitée.

Deux semaines à Casablanca !

Ce premier processus a donc eu lieu du 17 au 29 octobre 2016 à la Maison de la Culture du Plateau Mont-Royal puis dans un studio du Conseil des Arts de Montréal. Deborah s’est servie de la configuration du théâtre de la MC du Plateau, qui lui a donné des idées scénographiques et chorégraphiques. Elle avait choisi de travailler principalement avec Thomas Casey et moi comme couple central de sa création, et avec Maxime D.Pomerleau, Joannie Douville et Georges-Nicolas Tremblay dans des rôles secondaires. D’emblée, sa proposition nous a stupéfaits. Deborah s’est inspirée du célébrissime film Casablanca, avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart. Elle proposait donc que j’incarne Ingrid Bergman, et Thomas, Humphrey Bogart, rien de moins !

Deborah et le handicap

Évidemment, chacun des quatre chorégraphes abordera le handicap d’une manière différente, chacun avec des raisons intimes bien spécifiques. Ils s’en expliquent dans les entrevues disponibles sur le site et que je vous convie à écouter. Deborah Dunn, pour sa part, côtoie le handicap avec beaucoup de naturel. Son approche chorégraphique en studio semble suivre son cours, sans questions précises sur la mobilité des fauteuils et des corps atypiques ni questionnement éthique en suspens sur la perception du handicap. Ce qui m’a frappé, c’est qu’elle s’est lancée dans cette recherche comme dans toutes les autres, je suppose, avec ouverture et curiosité et surtout sans a priori spécifique au handicap. Peut-être que lorsqu’elle sera à l’aube des représentations de sa pièce à l’Agora de la Danse, certains doutes ou questionnements critiques remonteront à la surface, mais pendant ce premier processus de recherche, je n’ai senti aucune appréhension face à la présence du handicap, pas plus que par rapport à la relation qui s’établit entre danseurs avec et sans handicap.

La grande expérience scénique et la complicité qui existe depuis de nombreuses années entre les interprètes de Quadriptyque est pour beaucoup dans l’aisance de la chorégraphe face à ses interprètes. Plus les danseurs handicapés sont à l’aise avec leur corps et accepte leur condition, plus ils sont créatifs et extravertis et plus le travail chorégraphique est riche. De la même façon, plus il y a de connivence entre les protagonistes avec et sans handicap, plus leur relation de partenariat est basée sur la confiance et plus les spectateurs perçoivent l’humanité, l’authenticité des œuvres de danse intégrée. D’ailleurs les interprètes s’en sont également expliqués et leurs entrevues sont disponibles sur notre plateforme.

Mais ceci n’explique pas tout

Deborah Dunn a démontré une approche bien personnelle face au handicap. Pas plus que ses interprètes elle ne semble avoir de malaise face à la danse intégrée. Il faut dire qu’elle a découvert celle-ci depuis les années 90 en voyant le travail de CandoCo à Vancouver. Le fait qu’elle soit de culture anglo-saxonne, qu’elle vienne d’une des provinces les plus accessibles aux personnes handicapées du Canada, explique peut-être son aisance avec le handicap. Rappelons-nous que le berceau des arts intégrés est aux États-Unis et en Angleterre où le handicap semble mieux perçu. De fait, leurs sociétés sont plus adaptées et sont les premières à avoir fondé des œuvres caritatives pour l’Art des personnes handicapées, dont Very Special Arts fondé par la famille Kennedy aux États-Unis en 1975. La différence d’approche des sociétés anglo-saxonnes et francophones, spécifiquement la société québécoise, est drastique. Cela vaut la peine d’être développé ailleurs mais je tiens à dire ici combien l’approche de Deborah Dunn me renvoie aussi à cette différence sociologique, en plus d’être aussi, bien sûr, une caractéristique personnelle. Par son regard et son approche inclusive, Deborah fait un pied de nez aux sociétés qui favorisent la norme comme seul modèle d’excellence. Elle est plutôt, à l’inverse, dans la normalisation du handicap, ce qui contribue à la diversité et au mieux vivre ensemble, sur scène et dans la société. Elle m’a permis de me sentir une danseuse comme les autres, et d’oser interpréter un archétype de beauté et de séduction tel qu’Ingrid Bergman. Ici, pas question de faire l’handicapé de service.

Pour Deborah, la danse intégrée est une danse qui fait tout simplement partie de la diversité. Cette recherche lui permet donc de découvrir de nouveaux états de corps, de nourrir sa pratique et de provoquer la rencontre de son univers théâtral extravagant avec un casting éclectique tout à fait assumé. Tant mieux si Deborah peut imaginer le corps handicapé à l’époque du film Casablanca réalisé en 1942, époque où la présence du handicap était inexistante dans le domaine artistique. Tant mieux si elle peut ouvrir l’imaginaire du spectateur. Eh oui, ça se peut une icône de beauté en fauteuil roulant prise entre un amant et un mari, qu’on se le dise !

Curieuse, volontaire, Deborah trouve que cette expérience fait du sens à ce stade-ci de son parcours de créatrice. Après avoir été interprète, chorégraphe dans différents contextes et de vivre aussi sa vie de mère, elle aime découvrir l’humanité, et poursuive ses explorations du corps dans tous ses états. C’est pourquoi elle n’a pas hésité à plonger dans la danse intégrée avec nous. Elle improvise avec les danseurs, elle veut sentir le métal et la roue des fauteuils, elle veut vivre cette réalité de l’intérieur, avec son propre corps. Elle creuse le personnage, traduit les paroles du film qui sont en anglais, et elle écoute. Elle observe aussi, décortique, communique et elle rit, elle rit beaucoup. Cet humour fait du bien à la danse intégrée, il la rend accessible, ludique, divertissante. Comico dramatique, cette œuvre saura sûrement plaire à un vaste public aussi bien chez les amateurs de danse que les néophytes curieux. Selon moi, ce type de travail est idéal pour offrir une approche nouvelle et permettre un accès décomplexé et attirant de la danse intégrée.

 

Le processus en soi

Durant les 2 semaines passées en studio avec Deborah, le moins qu’on puisse dire est que ça coule, d’instinct les saynètes chorégraphiques se construisent, tout se met en place rapidement. Ce cadre cinématographique oriente la recherche, campe la pièce historiquement. La trame musicale et les dialogues tiennent une place capitale puisqu’ils suscitent la gestuelle et le jeu d’acteur en plus de moduler les nuances de l’interprétation. Trouver la mesure entre abstraction et fidélité au scénario, voilà ce que la chorégraphe aura comme objectif en phase de production-diffusion. Tout ce matériel généré sera donc retravaillé ultérieurement, la scénographie et les costumes viendront rehausser la danse-théâtre pour en faire une œuvre distincte, et non pas une réinterprétation textuelle de Casablanca.

C’est une première chez Corpuscule, jamais une recherche n’a été orientée dans une direction si étroitement liée à une œuvre existante. De mon point de vue de danseuse tétraplégique, je réalise que travailler à partir du scénario du film Casablanca permet la normalisation du handicap dont j’ai parlé précédemment, car chacun des 5 interprètes devient un personnage en soi, et peu importe qu’il soit handicapé ou non, il est investi dans des actions générales le rendant loufoque, sexy, colérique, nazi, danseur de cancan, etc… Le rôle confié par Deborah l’est en fonction de sa vision de chaque interprète et non en fonction du handicap ou du non-handicap.

La danse-théâtre multiplie les possibilités d’expressions, entre autres pour un artiste limité physiquement ce qui représente une plus-value. J’ai l’impression que travailler à partir d’improvisations plus abstraites et personnelles révèle ou laisse transparaître d’avantage la gravité du handicap, car le corps handicapé n’est pas neutre, il transporte malgré lui une histoire tragique (maladie, accident, mal formation) et Ies personnes handicapées sont trop souvent perçues comme des êtres fragilisés, mais assurément pas dans la vision de Deborah Dunn. Le handicap se fond plutôt dans la mise en scène et la chorégraphie, les roues et les corps deviennent un train fou, on joue au chat et à la souris dans les rideaux du théâtre ou on tire à grand coup de mitraillette imaginaire inventé à partir des poignées du fauteuil roulant. Sacré Maxime D. Pomerleau, toute petite, mais avec des propositions théâtrales tonne de brique ! Ne vous fiez jamais aux apparences.

Deborah Dunn fait donc assurément exploser ces apparences préconçues et limitatives, avec une pièce qui est une parodie aux accents dadaïstes, qui porte le regard loin du référent négatif du handicap. Dire que les nazis voulaient exterminer tous les handicapés de la terre qui ne correspondaient pas à la race pure. Mais dans l’univers Dunn, rien de ces stéréotypes rétrogrades, tous les personnages y sont plus grands que nature, ils sont dotés de fortes personnalités leur permettant de transcender leur propre handicap ou le handicap de leur partenaire, ainsi que le regard du spectateur.

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