Le handicap dans la sphère artistique étrangère et canadienne

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Le handicap dans la sphère artistique étrangère et canadienne

Aucune personne handicapée en Occident ne peut déplorer l’absence du handicap dans la sphère artistique et plus spécifiquement en danse et en théâtre. Bien que les artistes professionnels handicapés soient toujours marginalisés, peu nombreux et sous exposés, beaucoup de projets inclusifs voient le jour, ici au Canada, et de façon plus importante en Europe et aux États-Unis. Il s’agit aussi bien de projets de cirque, de danse, du théâtre que de cinéma. Les exemples ne manquent pas. Citons quelques exemples : Le film de la réalisatrice Sophie Deraspe Les Signes Vitaux avec l’artiste multidisciplinaire Marie-Hélène Bellavance qui a une double amputation des pieds et qui tient le rôle principal, ou le danseur Dergin Tokmak qui faisait partir de la distribution du spectacle Varekaï du Cirque du Soleil ou encore la comédienne et auteure Laurence Brunelle-Côté très active sur la scène théâtrale québécoise. Le handicap n’est donc plus exclu. Il semble même de plus en plus devenir une particularité recherchée dans le domaine des arts.

Par les temps qui courent, la diversité est sur toutes les lèvres, c’est in, politiquement correct. Qui eut cru, il y a vingt ans au Québec, que ces démarches artistiques hors norme allaient enfin trouver leur place dans les cases des formulaires de demandes de bourses? Cette évolution n’est certes pas l’œuvre du hasard, mais bien le résultat d’une volonté concertée, instaurée à partir des années 2000 grâce à la persévérance des artistes handicapés émergents, mais aussi grâce aux actions des Conseils des arts européens autant qu’à l’accueil de certains festivals en Europe et aux États-Unis à l’art des personnes en situation de handicap.

Chez nous, malgré un certain retard, le Conseil des arts du Canada a embauché en 2011 son premier agent en Art et Handicap, et commandé une étude sur l’art intitulé Regard sur la pratique des artistes handicapés et sourds à Geoff McMurchy et Rose Jacobson http://conseildesarts.ca/recherche/repertoire-des-recherches/2011/09/regard-sur-la-pratique-des-artistes-handicapes-et-sourds. Des programmes de subventions ciblant l’équité ont été mis en place au cours des dernières années, leurs lignes directrices mettant spécifiquement de l’avant les mots artistes handicapés et sourds. Ces programmes ont été bâtis suite à des consultations aux quatre coins du Canada qui ont permis au Conseil des Arts du Canada de comprendre les besoins spécifiques des artistes handicapés. Le Conseil des Arts a attentivement écouté les artistes concernés, leurs besoins singuliers, ainsi que les conseils prodigués par la communauté des artistes handicapés, ce qui l’a conduit à inclure dans leurs programmes des frais d’accompagnateur, d’interprète en langage des signes ou autres nécessités indispensables à la pratique d’un art en situation d’handicap.

Fin de la discrimination

On peut donc dire que le secteur Art et Handicap grouille d’initiatives vivaces et enthousiasmantes, car ces nouvelles stratégies sont là pour rester. Et d’ailleurs, à partir de 2017, chaque programme du Conseil des Arts du Canada, toutes disciplines confondues, spécifiera le handicap dans ses lignes directrices, évitant par le fait même la ghettoïsation du handicap et sa mise à l’écart des autres programmes, ce qui serait discriminatoire. L’heure semble venue pour les pionniers de notre pays de sensibiliser les artistes handicapés canadiens afin qu’ils osent croire en eux-mêmes et embarquer dans la danse et les arts intégrés.

Car, si les mentalités ont changé dans le milieu des arts et celui des bailleurs de fonds canadiens au cours des dix dernières années, il faut bien dire que la mentalité des personnes handicapées aussi a évolué. Plusieurs personnes handicapées, figures montantes dans les arts, la politique, la science ou le sport, ont encouragé les artistes avec handicap à réaliser à la fois leur potentiel et l’importance de contribuer à leur société dans des milieux réguliers d’intervention. Nommons quelques personnalités remarquables telles que Stephen Hawking, éminent scientifique britannique atteint de la sclérose en plaques amyotrophique, l’écrivain et philosophe Alexandre Jollien, paralytique cérébral, Sam Sullivan, ancien maire tétraplégique de Vancouver ou Chantal Petitcler, sénatrice et ex-athlète. Chacun d’eux a su transcender son handicap et démontrer qu’il pouvait agir concrètement pour une société meilleure.

Oser être une vraie danseuse

Du côté des arts, il a toujours été plausible d’imaginer des artistes handicapés dans des disciplines comme la peinture, l’écriture, la musique ou même éventuellement le théâtre. Mais qu’en est-il de la danse, ce secteur artistique où corps athlétique rime avec vitesse d’exécution, esthétisme à outrance et élitisme? Les premières personnes à avoir vu le potentiel des personnes handicapées en danse ne venaient pas du milieu du ballet, dont les membres sont depuis l’enfance entraînés à répondre à toutes les commandes chorégraphiques. Les personnes sensibles à l’expression du handicap sont arrivées à ces conclusions en privilégiant une approche où le vécu prévalait sur la forme, et ou l’expérience de la sensation et de la relation à l’autre dominait la seule partition chorégraphique en soi. Ce fut le cas, en Angleterre, d’Adam Benjamin, adepte d’improvisation et de spiritualité orientale, ou encore d’Alito Alessi aux États-Unis. Ils ont su identifier ce potentiel et le faire éclater au grand jour pour le bénéfice de tous les artistes handicapés qui allaient suivre.

C’est d’abord ce regard de pédagogue, de formateur, ce regard empathique, qui a permis aux personnes handicapées de croire qu’elles pouvaient danser et pénétrer le monde professionnel de la danse contemporaine. Les émissions So you think you can dance ? ou Du talent à revendre ont aussi permis à des artistes handicapés de se faire voir à l’international et d’inspirer d’autres artistes de la relève en situation de handicap . Si je me réfère à mes débuts, je bougeais les bras, c’est vrai, la tête aussi, oui, par mimétisme sans doute, comme le font les enfants. Je reproduisais les mouvements de mes partenaires et ces derniers faisaient de même, mais j’étais alors bien incapable d’assumer et de dire tout haut au début des années 1990 « je suis danseuse ». Je me contentais de dire « je fais de la danse ». Pendant plusieurs années j’ai suivi des ateliers, j’ai tenté de développer mon art, mais je n’avais pas la certitude que j’étais une vraie danseuse, et encore moins que cette voie pouvait devenir mon mode de vie.

J’ai compris que mon rêve était réaliste et réalisable lorsque j’ai vu d’autres personnes handicapées danser, John French et Céleste Dandeker, tous deux danseurs tétraplégiques chez CandoCo, enseigner, faire des spectacles et nommer mon métier est: danseur(se) contemporaine. Ils l’ont dit c’est donc que c’était vrai. Il m’aura fallu m’identifier à des modèles porteurs du même handicap que moi pour enfin comprendre que la « danseuse à roulettes » France Geoffroy pouvait exister, véritablement, librement et sans justification. Je danse parce que je suis une artiste et que le mouvement m’interpelle, me fait vivre et me permet de me sentir comme un être à part entière qui contribue à sa société.

Une courroie de transmission et d’encouragement

Aujourd’hui, je souris en pensant que je suis moi-même devenue ce modèle pour d’autres artistes handicapés, ici à Montréal, mais aussi à l’étranger. Ces jeunes artistes profitent maintenant d’internet et trouvent des informations sur les compagnies de danse intégrée. Souvent, ils me contactent et souhaitent rejoindre l’équipe de Corpuscule. La danse est lentement mais sûrement devenue une avenue plausible pour les danseurs handicapés qui sauront se démarquer. La danse et le handicap font désormais bon ménage, cette pratique est ancrée dans les mentalités. You Tube regorge de vidéos montrant des danseurs handicapés qui créent ainsi leur désir de devenir danseurs, de suivre des cours de qualité, et même de fonder leur compagnie de danse intégrée.

Pour ma part j’ai voyagé pour me former, pour faire tourner quelques spectacles, mais j’ai surtout choisi de fonder ma compagnie afin d’établir des bases à partir desquelles je pouvais pratiquer mon art, à mon rythme et selon mes désirs artistiques. C’est ainsi que j’assiste avec joie à un tout nouveau mouvement chez les danseurs et comédiens handicapés. Non seulement parviennent-ils à se former, à participer à des projets artistiques, mais sont aussi conscients que leurs services peuvent être recherchés dans les compagnies artistiques plus établies.

Je pense notamment au danseur américain Joël Brown qu’on a pu voir évoluer chez Axis Dance en Californie et chez Candoco en Angleterre. La danseuse et comédienne Magali Charlotte Privé qui a travaillé en Belgique, en France et en Allemagne dans une œuvre intitulée 2 «Verflüchtigung», une création allemande européenne et pluridisciplinaire intégrante artistes valides et en situation de handicap (chanteurs, musiciens, Circassiens, danseurs, comédiens, poètes). La danseuse australienne Roya Hosini, qui prend part à Quadriptyque fait aussi partie de ces artistes globe-trotters qui franchissent les frontières pour aller là où ils pourront danser.

Un avenir confiant

L’intégration des artistes porteurs d’un handicap a aussi des échos au Québec depuis les années 2000. Ces compagnies, ces écoles, sont : les Productions des pieds et des mains de la chorégraphe Menka Nagrani, Jo, Jack and John et sa fondatrice Catherine Bourgeois, l’École de formation professionnelle en art de la scène, Les Muses, fondée par Cindy Schwartz ou plus récemment Maïgwenn et les Orteils. L’ensemble de ces compagnies travaillent avec des artistes talentueux déficients intellectuels. Il suffit de penser aux danseuses et comédiennes Gabrielle Marion-Rivard et Geneviève Morin-Dupont que l’on a pu voir sur scène, à la télé et au grand écran.

Tous ces artistes ont confiance. Le cheminement a été long, mais ça en valait largement la peine. Ça en valait la création. J’ai confiance, moi aussi. J’ai tellement confiance, car avvec les années qui ppassent, je vois des créateurs non associés à la danse intégrée, développer un intérêt pour la présence de corps différents dans leur travail. C’est le cas de Mélanie Demers et le danseur amputé Jacques Denis Poulin à la fois interprète et chorégraphe pour la compagnie Grand Poney. Ces deux qui ont collaboré souvent ensemble sans mettre l’emphase sur le handicap, ou Dave St-Pierre qui travaille présentement en collaboration avec le CCOV, Centre chorégraphique O Vertigo et qui mettra en scène un spectacle en 2018 avec comme canevas la diversité féminine, qu’elle s’exprime par la nationalité, par la couleur de peau, par le handicap, par la grandeur ou la grosseur ou l’identité sexuel. Décidément Dave St-Pierre et plusieurs autres chorégraphes se sont fait happer par cette vague inclusive qui traverse nos sociétés fragilisées par la peur de l’autre, la peur de l’inconnue et des cultes religieux. Pour continuer à vivre librement, en paix il faut s’unir et non se diviser. Qui a-t-il de mieux que l’art pour prendre position sur le multiculturalisme et la diversité inévitable dans nos sociétés modernes. Espérons qu’un jour, nous n’aurons plus besoin de distinguer la danse intégrée de la danse contemporaine et que la représentation de la différence sera assumée et encouragée tout naturellement.

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