Sarah-Ève Grant – Le handicap comme un tremplin

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L’entrevue de présentation de Sarah-Éve Grant menée par Aline Apostolska disponible sur la plateforme web www.quadriptyque.com dans la section Équipe, témoigne d’un échange fécond pour appuyer la raison d’être du projet Quadriptyque, comme ça a été le cas aussi avec les deux autres chorégraphes invités, Deborah Dunn et Benoît Lachambre. Cette courte vidéo de 4:16 minutes exprime et fait ressortir, en toute limpidité, ce que pourrait être la particularité du handicap en danse contemporaine. Quel est son apport, sa spécificité, s’il y en a une évidemment? Tout dépend de la perception de chaque chorégraphe.

La réflexion de Sarah-Ève est claire et lucide, d’emblée j’aime qu’elle partage sa vision de créatrice humaniste, ses intérêts chorégraphiques personnels, pour ensuite poursuive sa réflexion sur les limitations engendrées par le handicap et le concept de la normalité en danse contemporaine. Elle y va avec ce qu’elle est en tant qu’artiste sans se restreindre, sans sentir le besoin d’adapter son approche au handicap. Elle spécifie que le handicap de certaines des interprètes proposés par Quadriptyque ne sont pas des handicaps si contraignants dans l’expression du soi. J’apprécie spécialement quand elle affirme « qu’elle aime les limitations », j’en comprends qu’elles constituent pour la créatrice qu’elle est une sorte de tremplin et non pas un obstacle. Elle propose une relecture de ce que peut signifier être limité, transportant ainsi l’interprétation de la mobilité réduite vers d’autres possibles : « si les limitations ne sont pas vues au premier niveau, elles deviennent des aptitudes » dit-elle.

Il est important de mettre en lumière l’approche sensible, humaine et joueuse de la chorégraphe. Je crois que cette attitude d’ouverture est une belle preuve du changement de mœurs qui s’opère dans nos sociétés modernes face aux personnes handicapées. Cette évolution a aussi des répercutions dans le milieu artistique qui, de plus en plus, même si encore timidement, valorise la différence des genres, des nationalités, des cultures, et des corps, donnant ainsi encore plus de place aux gens qui ont quelque chose à dire sur leur condition atypique et quelque chose à faire avec celle-ci.

 

Le handicap, perpétuel questionnement existentiel

Personnellement, je n’aurais jamais imaginé une pièce de danse intégrée dans ce genre de travail performatif de Sarah-Ève, je n’aurais jamais pu mettre en scène les conversations intimes de quatre femmes sur un sujet aussi dense et existentialiste que la fin du monde. Ma tendance est plutôt de fuir les questionnements existentiels, le handicap étant déjà un questionnement existentiel permanent. De la même manière que j’aurais sans doute opté pour un travail plus physique que théâtral afin de contrer l’état de mobilité réduite du handicap. C’est ce que j’aime dans mon travail : voir naître ce qu’inspire la présence du handicap dans l’imaginaire créatif du chorégraphe néophyte en danse intégrée. Contrairement à moi, Sarah-Ève s’est d’emblée attaquée à tout cela.

Lors de chacune des répétitions où j’ai été présente, j’ai senti que la confidence, la réalité des quatre femmes, leurs échanges, se situaient d’emblée au cœur du processus. Encore une fois, la danse intégrée a permis un réel rapprochement, une rencontre authentique qui provoque des remises en question profondes sur l’existence humaine. D’autres réalités humanistes peuvent aussi provoquer de grands chamboulements comme, par exemple, le fait de devenir mère. Ce que Sarah-Ève a vécu dernièrement et qui teinte ouvertement ses plus récents élans chorégraphiques. Même si son matériel est ludique, en raison de l’esthétique des petites chaises d’enfant, même si l’autodérision désamorce le sujet de la perspective d’une fin du monde, et donc d’une mort, prochaine, on ne perd jamais la volonté de la chorégraphe : celle-ci cherche d’abord et avant tout à montrer l’humain dans sa pluralité, dans son intégrité. voire dans sa vulnérable et elle s’en sert pour créer dans le respect de chacune de petits moments sacrés, humoristiques et délicats.

Quand j’ai imaginé le projet Quadriptyque, je voulais soulever des questionnements, des malaises ou des prises de conscience par rapport aux corps handicapés en danse contemporaine. L’émotion qui surgie chez Sarah-Ève Grant à la fin de la vidéo de présentation est un phénomène qui se répète et qui m’intrigue depuis fort longtemps. Pourquoi l’émotion, les larmes ne sont jamais bien loin quand on parle du corps handicapé en représentation, quand on réfléchit à cet état de corps perçu la plupart du temps comme vulnérable, voire héroïque ?

 

L’émotion en partage

J’ai vu cette émotion, la même que celle de Sarah-Ève, monter chez plusieurs personnes à la sortie des spectacles de Corpuscule Danse. Je me rappelle notamment de la pièce Le Baiser de Johanne Madore où les gens séchaient hâtivement leurs larmes. J’ai été témoin de chorégraphes très émus ou préoccupés par la perception de leur travail sur le corps meurtri et moi-même j’ai été envahie par cette émotion difficilement explicable. Je suis témoin depuis si longtemps de cette charge émotive, qui n’est pas pour autant négative et qui peut émerger indépendamment des intentions chorégraphiques. Toujours, et heureusement, ce que l’on donne à voir au public, s’interprète d’une multitude de façons.

Toutefois, il demeure pertinent de souligner ce fait : le handicap provoque très souvent ce réflexe émotif chez les spectateurs, chez les chorégraphes, chez le public, fussent-ils initiés ou non à la danse intégrée. Cette émotion a été longuement étayée dans l’essai de Joël Kerouanton sur le travail du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui avec des acteurs du Theater Stap de Belgique, porteur d’une déficience intellectuelle.

Voici quelques passages tirés de son livre Rencontre.

L’auteur Joël Kerouanton dit en parlant du chorégraphe belge : La rencontre avec des personnes handicapées lui a permis de retrouver ce rapport aux choses qu’il cherchait tant : aborder et vivre des émotions qu’il n’avait jamais pu mettre à jour et échanger auparavant. Il a été séduit essentiellement par leur clarté émotionnelle : « Au Theater Stap, il y avait une telle transparence d’émotion, une telle justesse! » (p.17)

Le handicap est un état, une condition de vie, qui renvoient à l’authenticité de l’être. Je crois que les créateurs qui vivent l’expérience de créer avec des personnes handicapées réalisent à quel point les interprètes sont investis entièrement, totalement et sans réserve. Cela est forcément émouvant, car sans retenue ni second degré.

 

Un trouble cathartique

 Autres extraits du livre, en parlant du spectacle Ook, mis en scène par Sidi Larbi Cherkaoui et Nienke Reehorst : Quelle est cette émotion ressentie par le spectateur? Le public sait que les interprètes sont handicapés, sans en connaître ni les causes ni l’ampleur. Associé à la vision d’une forme artistique des plus abouties, se savoir crée alors un effet ineffable.   (p.39)

Ook, c’est cet ensemble et davantage : une propension à toucher là où ça fait mal, à titiller le spectateur de passage dans son fonctionnement intérieur. Ce concentré de fragilité et de fulgurance transforme le regard du spectateur. (p.39)

C’est ce trouble qui est nouveau, cette propension à ressusciter des émotions enfouies, des moments de vie personnels enlisés dans l’inconscient. Il y a vraisemblablement un effet cathartique, autant pour le public que pour les artistes. Cette proposition est salutaire. Elle offre est une alternative pour les spectateurs qui souhaitent fuir les productions divertissantes où l’émotion est surjouée et le propos peu engagé. Le public s’identifie avec force aux interprètes, tant et si bien que sa représentation du handicap bascule et se transforme. (p.39-40)

 

L’empathie en partage

 Autres extraits, qui parlent de quelques spectateurs qui ont quitté la salle avant la fin du spectacle Foi. L’auteur cite le philosophe et écrivain Alexandre Jollien, lui-même en situation de handicap, pour étayer ses analyses :

Cette attitude semble être provoquée par la vision de « l’autre sur le mode de la visite du zoo. Car la différence exacerbe les réactions : pitié exécrable, curiosité malsaine, préjugés, craintes, tout achève de rendre le rapport aux personnes handicapées aussi artificiel que douloureux ». (Jollien, Le métier d’homme) (p.66)

Interrogé sur la question sensible de l’utilisation de comédiens handicapés, Sidi Larbi Cherkaoui estime que ces derniers les utilisent autant que le metteur en scène : Nous sommes tous utilisés, à tout moment. Il serait faux de penser que seules les comédiens sont utilisés par le metteur en scène. C’est ce qui caractérise les relations humaines en général » affirme-t-il en substance. (p.67)

Je suis d’accord. La vision de l’autre, le jugement du spectateur à l’extérieur du processus de création contamine souvent l’intention artistique du créateur et la motivation de l’interprète handicapé. Les idées préconçues sur le handicap, le référent négatif brouillent donc la proposition artistique, le spectateur est aux prises avec des émotions désagréables, parfois jusqu’à fuir la salle de spectacle.

 

Mais qu’est-ce qui provoque cette réaction émotive?

Est-ce notre bagage judéo-chrétien qui teinte notre jugement, même si ce phénomène est inconscient? Est-ce une réaction d’empathie ou de culpabilité? Est-ce de la pitié ou une projection du spectateur qui pense « oh ! et si c’était moi qui était handicapé » ?

Je vous lance la question, cher public… Pourquoi la présence du handicap en danse touche-t-elle à ce point nos fibres émotives ? Écrivez-nous pour que nous en discutions…

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